Thierry C.

http://lesangnoir.wordpress.com/

«Acheter des livres serait une bonne chose si l’on pouvait simultanément acheter le temps de les lire.» Schopenhauer
Et à quoi sert la littérature?
Peut-être à essayer de vivre selon les nuances car la littérature est «maîtresse des nuances» disait Barthes.
La littérature «s'embarrasse» de nuances. Ne se sépare de personne.
Elle s’intéresse aux différences, aux subtiles différences, aux sensibles singularités.
Elle veut comprendre. Raconter. Regarder. Éclairer l’existence.
Teinter la vie. Sucrer, saler la vie.
La littérature aide à respirer. Reprendre souffle. A souffler, un peu. Sûrement!

30 avril 2013

"Enténébrées sont les terres et la nef parcourt la mer.
Cap sur le froid et la mort.
Quel sera notre sort ?" (Le livre de Flatey)

Les écrivains nordiques viennent piller notre raide budget-livres et envahissent nos rayons polars.
L'expansion viking pirate les vitrines de nos librairies préférées.

L'Islande en particulier a tout pour plaire : violents paysages et climat propice aux enquêtes brumeuses.
J'aime bien l'Islande.
J'ai découvert ce pays accompagné par Halldór Laxness dans son magnifique roman historique "La cloche d'Islande" (vivement conseillé) et guidé par les traductions des sagas islandaises par Régis Boyer...sans omettre bien entendu toutes mes premières enfantines lectures de fascinants vikings...qui me faisaient bien peur.
Un pays exotique !

J'aime bien l'Islande, dis-je, et j'aime bien les polars.
Donc ça tombe plutôt bien pour découvrir ce Viktor Arnar Ingolfsson et son énigme de Flatey.
"L'Énigme de Flatey" est actuellement le seul roman de l'auteur à avoir été traduit en français.

Flatey est une toute petite île perdue dans un immense fjord à l'ouest de l'Islande.
Nous sommes en 1960.
Ici ça pêche et ça assomme des phoques toutes les dix pages...de quoi bien énerver notre emblématique BB.
Mais bon faut bien se nourrir.
Une épicerie, une conserverie, une église, un unique téléphone alimenté par une dynamo et basta.
Seul événement marquant : une fois par semaine un bateau postal vient accoster sur l'île pour approvisionner les habitants.
Plutôt rustre et calme comme endroit.
Là tout le monde se connait...ou croit se connaitre...dans une sorte de huit clos glacial.

Quant un scientifique danois, Gaston Lund, spécialiste des sagas islandaises est retrouvé mort sur un rocher perdu en pleine mer.
Cet éminent professeur serait-il venu pour résoudre l'énigme du Livre de Flatey ?
Le Livre de Flatey écrit entre 1387 et 1394 relate les aventures des rois de Norvège. C'est le plus long et le plus richement illustré des manuscrits islandais.
Au xve siècle, le manuscrit appartenait à une famille de l'île de Flatey. En 1647, son propriétaire, Jón Finnsson, en fit don à l'évêque de Skálholt, Brynjólfur Sveinsson. Brynjólfur l'envoya au roi Frédéric III de Danemark en 1656. Le Flateyjarbók fit partie de la Bibliothèque royale jusqu'en 1971. Le 21 avril, il fut solennellement restitué à l'Islande. Il est aujourd'hui conservé à l'institut Árni Magnússon, à Reykjavik.

Et c'est l'attachant et naïf Kjartan, adjoint du préfet, venu de la capitale Reykjavik, pas détective pour un sou, qui va devoir mener l'enquête.
A nous de découvrir quel est le coupable parmi ces paisibles pêcheurs.
L'occasion pour nous, comme pour notre apprenti Hercule Poirot, de découvrir ce mystérieux pays aux coutumes ancestrales durement conservées.

L'occasion pour nous, curieux lecteurs, de plonger dans les sagas légendaires de l'Islande du Moyen-Age.

Un bon et dépaysant moment de lecture...que demander de plus ?

"La magie mène au terme du voyage, nous souquons ferme. Pourquoi chercher des réponses
qui pour nous sont absconses ?" (Le Livre de Flatey)

8 avril 2013

« Il était cinq heures du soir à toutes les horloges. Il était cinq heures à l’ombre du soir ! »

17 août 1936. Espagne. Entre les villages de Viznar et Alfacar. Près de Grenade.

« La camionnette bâchée, une fois à mi-distance des villages quitta la route et s’engagea sur un chemin étroit qui menait à une ferme…Les portières claquèrent dans la nuit ainsi que des ordres, comme des fusils…
Le chef des miliciens demanda aux quatre prisonniers de s’avancer de quelques mètres, jusqu’au bord d’un trou…
- Toi, le poète, tu te mets sur le côté. Les autres, à genoux. »

Le poète qui va être exécuté c’est Federico Garcia Lorca.
Il a trente-huit ans. Il vient de terminer sa dernière pièce de théâtre, « La maison de Bernardo Alba ».
Bien que n’ayant jamais participé à la moindre action politique, il sera, comme des milliers d’autres, victime du franquisme, une sale espèce de national-catholicisme, largement et ouvertement soutenu par l’Eglise espagnole…amen !

El Capitan, chef d’escadron, vient de sévir.
Le poète espagnol, hors du commun, humilié agonise dans un trou…une fosse commune.
Mais tout le monde le sait bien les poètes ne meurent jamais…

2011. Le commissaire de la PJ de Pau, Thomas Roussel, se marie avec Dénia Cabrini.
Il danse sous les ritournelles italiennes.
Dans sa nuit de noces il reçoit un coup de téléphone, comme un coup de massue.
Claire, son ex, (presque, à peine, peut-être oubliée ?) l’appelle de Marseille.

Un appel à l’aide, au-secours.
Menacée de mort par un certain…El Capitan…

Tiens, tiens !

Le lendemain, à Marseille, des cheminots découvrent, entre deux rails, un corps calciné.
La (déjà célèbre ?) commissaire Aïcha Sadia est sur le (mauvais) coup.

L’Histoire sombre du franquisme et des magouilles politiques (les ombres de Chirac et de Felipe Gonzales rodent) va s’offrir à nous, lecteurs pris au vif du sujet, agrippés aux pages, embarqués dans des traquenards, des explosions, des fausses pistes et de vrais salauds.

Ce polar de Gilles Vincent est tendu et prenant.
Une belle décoouverte pour moi et je vous souhaite, chers lecteurs, le même plaisir de lecture.

Ce polar est sélectionné pour le Prix Landerneau Polar 2013.
Il mérite récompense !
Qu’on se le dise !

Éditions de L'Olivier

18,00
12 février 2013

Un roman déconcertant

«Le temps avance, toujours un peu en avant de nous, il nous tire par la main comme des enfants qui rechignent mais qui ne connaissent pas le trajet, il nous accompagne en silence, il ne dit rien parce qu’il ne veut rien dire, lui non plus, c’est un grand muet qui marche et que nous suivons de force, et qui ne nous éduque pas, qui ne nous apprend rien.»

Il y a Georges, Paul, William, Sam, Roberta, Christine, Agnès, Julie et quelques autres.
Il se connaissent vaguement. Ils devraient partir ensemble en vacances en Toscane ou en Camargue. Ils ne savent pas bien encore. Ils se connaissent à peine.

Tous ont entre la quarantaine et la cinquantaine.
Parisiens. Médecin, cadres supérieurs. Une bonne situation qui enlève au moins le souci d’argent.


Des couples vont se séparer, un d’entre eux va mourir, un autre devient père.
Tout cela bêtement, au coin d’une page, au milieu d’une phrase.
C’est la vie, ça doit être ça la vie, ça peut être ça.
Cruelle, implacable, imprévisible, absurde.

Le nouveau roman de Christian Oster rit jaune, grimace, bavarde pour ne rien dire, pour dire le rien.
Oster remplit à ras bord ses pages blanches pour combler les blancs, boucher les trous, remplir les vides, cacher l’ennui, enterrer l’angoisse.
Mais c’est tout dire.
Sous son air de rien ou pas grand chose Oster ne trompe pas son monde.
Ou alors c’est le monde qui nous trompe.
Tout est dit.

L’écriture, si singulière (on la reconnait entre toutes) de Oster, comme une boîte à musique, tourne en rond autour de cet ennui de vivre, sans jamais ennuyer.
Faut se laisser bercer (berner ?), se laisser aller, ne pas résister, ne pas abandonner, persévérer.
Leçon de lecture, leçon de vie.
Le style Oster ça passe ou ça casse.

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?
Ici point de super héros mais des êtres vivants qui vivent comme ils peuvent...peu...presque pas...presque plus.
Ici le temps passe, passe le temps.
Oster se surpasse.
Le retrouver est un vrai plaisir, le découvrir une bonne surprise.

«J’ai regardé les gens autour de moi et sur le trottoir, qui passaient avec des airs affairés un peu déconcertants pour un dimanche.
D’autres avaient l’air libres, en quelque sorte, mais je les ai trouvés tout aussi déconcertants.»

Voilà, c’est ça, j’ai trouvé ma conclusion : un roman déconcertant !

L'ensorcelée, Un prêtre marié, Les diaboliques, Une page d'histoire

Bouquins

30,00
6 février 2013

Barbey d’Aurevilly le catholique pratiquant le nihilisme.
Un moraliste nihiliste. Un nihiliste moraliste. Un indécrottable provocateur embourbé dans ses contradictions.

Mais quel talent d’écrivain !
Quel style !
Outrancier et précieux, excessif et inattendu. Brillant de mille feux maléfiques.
Je ne m’en lasse pas !


«Il s’appelait Sombreval. Jean Gourgue, dit Sombreval, du nom d’un petit clos qui avait appartenu à son père...»
Jean Gourgue, à force de «livreries» devient prêtre.
Part à la capitale révolutionnaire, loin de sa Normandie natale.
Là il va «tuer Dieu», renier l’Eternel, se marier.
Quand Sombreval revient au pays arriéré, tourmenté de son enfance avec sa fille Calixte.
Réputé de mystères, porteur de lourds secrets, Sombreval va t-il subir le châtiment de Dieu, la vindicte du village ?

Roman métaphysique condamné par l’Eglise, hué par les humanistes athées.

Comme dans son recueil «Les Diaboliques», Barbey d’Aurevilly fait reposer son récit sur un schéma conversationnel où divers intervenants racontent l’histoire.
Un premier narrateur (l’auteur ?) cède la parole à un second narrateur qui se charge du récit.
L’effet est saisissant, étonnant, détonnant.
Récit enchâssé comme des «ricochets de conversations».

J’adore cette mise en appétit !
Ici, encore, fantastique, religion, superstitions et suspens au menu.
Dans une atmosphère mystérieuse à souhait !

Alors, oui, oui et toujours oui, il faut lire cet écrivain boudé par les critiques littéraires adeptes de l’écriture light.

Effrayant catholique, royaliste convaincu (il n’a rien pour me plaire le Barbey d’Aurevilly !), dandy déjà démodé qui tourne le dos à la foule des naturalistes, «lettré de race dans la débine» (les frères Goncourt), Barbey d’Aurevilly est un écrivain magnifique.

«Les passions font moins de mal que l’ennui.» écrivait-il...

31 janvier 2013

Chaudement recommandé !

«Bompard rentra chez lui noyer son chagrin dans un whisky hors d’âge.»

Le commissaire Chrétien Bombard, la quarantaine bien tassée par le passé, est grognon.
Trois bonnes raisons : il pense à sa Mathilde, il vient d’arrêter de fumer, il lui tombe dessus une affaire sordide de femmes décapitées et...tatouées !

Grognon mais vraiment sympa, attachant ce Bompard. Surtout quand il nous la joue «nostalgie camarade» et nous balade dans ses souvenirs d’enfance (délicieux) et son Paris revisité (splendide).

Les seconds rôles de ce premier polar de Catherine Bessonart sont dessinés de première main. Mathilde («Mathilde est revenue. Mes amis, ne me laissez pas. Ce soir je repars au combat. Maudite Mathilde puisque te voilà...» chantait le magnifique Jacques Brel).
Grenelle et Machnel ses collègues. Jonas le clochard. Thomas le jeune peintre maudit. Les affolantes danseuses du Club La Dame de Pique.

Ce premier roman de Catherine Bessonart est une réussite réjouissante. On en redemande et on se voit déjà dévorer la prochaine enquête du commissaire Bombard.

L’écriture, sensible, émouvante reste tout du long convaincante.
Chaudement recommandé !