Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

La Sérénade d'Ibrahim Santos
par
14 novembre 2011

Santa Clara est une petite ville paisible où il fait bon vivre. Le rhum y est divin, les producteurs heureux et l'orchestre emmené par Ibrahim Santos joyeux. Un jour, le Président (ici, on peut lire aussi le Dictateur) goûte ce fameux rhum unique et cherche à savoir d'où il vient. Personne , aucun gouvernant, malgré quelques recherches, ne connait Santa Clara, enclave totalement inconnue dans ce pays opprimé par les militaires. Dès lors, le pouvoir n'a de cesse de trouver cette oasis d'innocence et de joie de vivre et d'y faire appliquer des méthodes autoritaires pour rentabiliser le rhum.

La première partie est assez drôle, enlevée : l'opposition entre les habitants de Santa Clara qui vivent dans une sorte de félicité primesautière et les militaires au pouvoir qui viennent les voir emplit son rôle. Ces militaires sont ridiculisés, notamment le passage dans lequel le Premier Ministre (le frère du Président) a du mal à faire son discours, embêté qu'il est par "une mouche à la cuirasse verte et luisante [qui] n'arrêtait pas de se poser sur le bord épais de ses narines. [...] Il levait le bras en direction de la foule et faisait envers elle de grands gestes elliptiques, comme s'il la couvrait tout entière par la seule paume de sa main. Puis cette même paume venait tapoter avec noblesse sa poitrine décorée. Son autre main bougeait d'une façon nettement moins aristocratique, puisque l'amour que portait la mouche verte à ses narines était à son apogée." (p.55/59)

Jusqu'à l'arrivée de l'émissaire, l'ingénieur agronome chargé de rentabiliser la rhumerie, tout va très bien dans le meilleur des mondes : les agriculteurs cultivent leur canne à sucre pour le plus grand bonheur des buveurs de rhum ; la farce et la fable sont encore joyeuses. Puis, suite à cette arrivée, le livre se fait plus dur, plus sombre. La fable devient critique de la société de consommation, de la soif de progrès et d'avancées technologiques au mépris des besoins réels, du bien-être des populations et du mal que l'on fait à la terre mais aussi aux hommes, donc à nous-mêmes :

"- C'est après la terre qu'ils en ont, après la terre et ce qui sort de la terre, dit le vieux Ruiz depuis sa chaise en teck. Ces hommes ont trop de pouvoir pour se contenter d'apprécier une bonne bouteille et décamper. [...]

- Tu crois qu'ils veulent réquisitionner nos terres ? se lança Alfonso Bolivar

- Nos terres ne sont plus les nôtres depuis que ces hommes les ont foulées, répondit le vieux Ruiz." (p.132)

Yamen Manai oppose les traditions qui permettent de vivre, chichement certes, mais heureux au progrès et à la course au profit. C'est sans doute banal comme opposition, caricatural sûrement, et un peu facile sans aucun doute, mais il le fait dans une écriture, souvent drôle avec de jolies trouvailles, je l'ai déjà dit, parfois plus noire et toujours très poétique et très liée aux contes. Les personnages ne sont pas en reste : Lia Carmen la belle liseuse d'avenir dans le marc de café, le vieux Ruiz, une sorte d'Agecanonix américain du sud plutôt que breton, Alfonso Bolivar le barbier qui se mèle de tout, Joaquin le jeune ingénieur par qui le malheur arrive est plus complexe que le simple "méchant" de service et Ibrahim Santos, le joueur de viole, qui à la fin de ses sérénades donne la météo à venir –sans jamais aucune erreur- et donc permet aux agriculteurs de s'adapter aux conditions, cette ville totalement coupée du monde réel qui vit sans contrainte : une sorte d’Eldorado pour les conditions de vie.

Vers la fin, entre deux chapitres apparaissent des apartés : une phrase empruntée à Nietzsche, un passage du Coran ou encore, une nouvelle de 4 pages, un cauchemar de l’écrivain, a priori sans rapport avec le livre puisque très actuel dans l’écriture, mais qui n’est finalement que l’aboutissement de son raisonnement et ce qui risque bien de nous arriver si ce n’est pas déjà le cas.

Si vous ne connaissez pas encore les éditions Elyzad, c'est le moment de vous y mettre et ensuite -ou avant ou pendant, je ne voudrais forcer personne- d'aller voir leur très beau et très bon catalogue ; si vous les connaissez, vous savez que vous pouvez y aller sans risque.

Yamen Manai écrit là son deuxième roman, pas toujours l'exercice le plus facile, mais il passe brillamment le test.

Vent printanier
par
14 novembre 2011

C'est par de courtes nouvelles que l'auteur parle de cet événement terrible et honteux qu'est la rafle du Vel d'hiv'. Quatre nouvelles aussi poignantes les unes que les autres, avec une mention spéciale pour la seconde qui donne son titre au livre. Mention spéciale, parce qu'elle est reliée de manière directe à l'actualité. Michaï, vieux musicien rescapé des camps, le seul de sa famille à avoir échappé cependant à cette rafle, rencontre Nicolaï, jeune musicien tzigane, qui lui, a évité le démantèlement du camp dans lequel il vivait. Ce camp a été détruit deux jours avant la commémoration de la rafle du Vel d'hiv'. L'auteur rappelle fort justement que les tziganes furent aussi les victimes des nazis et qu'ils furent déportés, reconnaissables au triangle marron qu'ils arboraient en lieu et place de l'étoile jaune. "L'expulsion avait dû être expéditive. C'était presque toujours ainsi : les autorités locales chassaient les descendants des martyrs pour honorer ceux-ci en paix." (p.21). D'un côté on rassure l'électeur, mais de l'autre on n'oublie pas d'honorer les morts de la guerre, déportés pour la seule faute d'une religion, d'une origine géographique, d'idées politiques ou d'une préférence sexuelle (puisque les homosexuels ont aussi été déportés).


A notre époque où il est courant et quasi "normal" de démanteler des camps de Roms, de renvoyer les étrangers en situation irrégulière, sans s'occuper de savoir ce que deviendront tous ces gens, il m'apparaît sain que des écrivains prennent leurs plumes et écrivent sur les pires heures de notre histoire. La finesse d'Hubert Haddad est de lier les événements vécus par ses personnages à des époques différentes. Sa finesse est aussi à trouver dans son écriture, toujours très soignée aux mots choisis et pesés. Point d'envolées lyriques, mais des propos justes et précis. Néanmoins le texte ne manque pas de poésie, dans les descriptions, dans les rêves et pensées des personnages.

D'Hubert Haddad, je connaissais déjà -et j'avais beaucoup aimé- Palestine et son dernier roman -mais là, je n'ai pas réussi à aller au bout- Opium Poppy, toujours chez Zulma.

Un petit livre pour un grand message normalement universel : "Ce qui mûrit le mieux au monde, ce sont les rencontres." (p.34). Encore faut-il qu'on veuille rencontrer autrui, me permettrais-je d'ajouter.

Une nouvelle fois les éditions Zulma éditent un incontournable et cette-fois-ci en plus de l'être il est également court et lisible par tous et accessible puisque seulement à 4.50 €. Donc aucune raison de passer à côté.

Retour à Killybegs
par
4 novembre 2011

Je n'ai pas lu le roman précédent de Sorj Chalandon, Mon traître, (en fait je découvre cet auteur, si je mets à part ses papiers dans Le Canard Enchaîné) qui raconte la même histoire, mais vue du côté d'Antoine, le Français, l'ami de Tyrone et l'ami de l'IRA. Là, le narrateur est Tyrone et on entre de plein fouet dans la véritable guerre entre l'Irlande et l'Angleterre (voir l'entretien de l'auteur ici qui explique tout cela)

C'est un livre qui vous prend dès les premiers mots et qui ne vous lâche pas avant la fin. Voici d'ailleurs les phrases qui entament ce roman :

"Quand mon père me battait il criait en anglais, comme s'il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frappait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat. Quand mon père me battait il n'était plus mon père, seulement Patraig Meehan. Gueule cassée, regard glace, Meehan vent mauvais qu'on évitait en changeant de trottoir. Quand mon père avait bu il cognait le sol, déchirait l'air, blessait les mots. Lorsqu'il entrait dans ma chambre, la nuit sursautait. Il n'allumait pas la bougie. Il soufflait en vieil animal et j'attendais ses poings." (p.13)

Ensuite, on plonge en plein coeur de la guerre menée par l'IRA, cette armée secrète qui a rêvé d'une Irlande indivisible et unie. Une armée hétéroclite. "Des soldats de l'ombre, des enfants sans pères, des femmes sans plus rien. Tristes et las, nous étions une humanité sombre. Avec la pauvreté, la dignité, la mort, ces compagnes de silence." (p.258)

L'histoire de Tyrone est indissociable de celle de son pays : il n'a vécu que par lui et pour lui, jusqu'au moment de sa trahison qu'il fait encore pour tenter de le sauver, lui et ses habitants. Les interrogations sont poussées, parfaitement posées. Cet homme est pétri d'humanité bien qu'il ait mené un combat particulièrement violent. Il est rongé par le remords, par les regrets. Un vrai personnage humain, plein de contradictions, de colères, de violences et de tendresses. Un personnage travaillé en profondeur, intense, dense.

Sorj Chalandon a une écriture simple et forte. Son roman est très dialogué, très documenté : je me souviens de Bobby Sands, mort d'avoir poursuivi une grève de la fin de 66 jours avec en face de lui, une Margaret Thatcher totalement sourde aux revendications des prisonniers irlandais ; plusieurs après lui sont morts également des mêmes conséquences, sans que la dite Mme Thatcher ne fasse un geste !

C'est un bouquin qui vous prend aux tripes, qui vous remue et duquel vous ressortez à la fois avec la sensation d'avoir lu un très grand livre, mais aussi avec une sorte de gêne, de révolte, un sentiment d'injustice envers Tyrone. Un roman qui permet de se remettre en mémoire un conflit pas si vieux que cela puisque le processus de paix date des années 90, qui se passait à nos portes.

Un conseil avant que vous n'ouvriez ce livre : prévoyez du temps, parce que vous risquez de ne pas vouloir le refermer de sitôt !

Close-up
par
17 octobre 2011

Les éditions La branche lancent la collection Vendredi 13, et excusez du peu, mais ont déjà publié Michel Quint donc, J-B Pouy et Pierre Bordage ! Et sont prévus Olivier Maulin, Jean-Marie Laclavetine Patrick Chamoiseau et Alain Mabanckou, entre autres. Très alléchant !

Pour Close-up, ce qui m'a emballé tout de suite, c'est le style, la langue de Michel Quint. Je me suis régalé de ses phrases qui alternent le plus beau français, avec des expressions latines (c'est le dada, le TOC même, de Bruno) et les mots de patois lillois ou d'argot. Et ses phrases, très ponctuées, triturées, déstructurées. Quel plaisir de lecture avant tout ! Un exemple ?

Allez, je suis bon :

"Ce soir, pas long après la Toussaint, quand les larmes écloses au bord des tombes n'ont pas encore séché aux joues mais que le parfum des fêtes allume déjà l'oeil, marché de Noël, grande roue sur la place de la Déesse et tout le tralala, elle glisse de son tabouret, et tend le bras, paume ouverte, pour accueillir cinq hommes et une jeune femme blonde qui entrent en secouant la brume de leurs épaules." (p.9/10)

J'en ai plein d'autres que j'ai notés et notamment les descriptions des personnages qui sont absolument formidables. Lorsque Bruno fait les présentations de sa belle-famille à Miranda, lors de la soirée où elle lance sa prédiction, on a presque l'impression d'être à l'hippodrome ou à une parade hippique, avec belles dames et beaux messieurs :

"Elle s'arrête au passage dire deux mots à un vieux monsieur, tout blanc de poil, une tête de percheron sournois, les dents aussi et la carrure, les paluches comme des pâturons. [...] Miranda passe ainsi en revue, Henri Vailland, frère aîné d'Eléonore, autre cheval, plus grand que son père, les attaches plus fines, mais la gueule, la gueule, il est carnassier ce bourrin-là, et pas à son aise, mou de partout, sauf du ratelier... [...] Jeanne aussi, la cadette, moins jument, quand même de la race, costaud, en robe longue, vraisemblablement d'un jeune créateur audacieux du froufrou et belge, belge comme son mari, Charles Dierickx, "dans les affaires", exactement du négoce par ci par là, un peu de tout, un maigrelet qui respire peu pour bomber le torse, une tête de jockey de trot, avec écrit margoulin partout sur lui, même dans l'accent à la Brel qu'il n'a pas." (p.43/44/45)

Vous l'avez compris je me suis régalé de l'écriture de Michel Quint. Maintenant, qu'en est-il de l'histoire ? Eh, bien assez nébuleuse et rebondissante pour qu'on s'y intéresse aussi. L'auteur maîtrise bien ses effets et nous les distille à petites doses, pour nous garder vigilants. Je pourrais dire que la relation entre Miranda et Bruno est assez prévisible -mais pas désagréable-, mais c'est vraiment le seul reproche que je pourrais faire à Michel Quint.

Le seul ? Pas sûr, lisez plutôt cela :

"Elle sait que sa voix a grimpé dans les aigus, qu'elle fait ado hystérique à un concert de Frédéric François..." (p.114)

Qui pourra croire que Frédéric François s'attire encore des cris d'adolescentes ? Et même des adolescentes dans ses concerts ? Et même simplement des concerts ? (Désolé, mes soeurs ! Ne lisez pas ceci, vous qui vous pâmâtes devant ce ... chanteur, pour mon grand malheur -et celui de mes frères-, nous qui fûmes obligés de l'entendre, parfois brailler depuis votre chambre, en duo ou trio avec vous-mêmes !)

Las, M. Quint, je suis désolé de vous dire que vous n'êtes point crédible, vous eûtes été plus inspiré en écrivant : " Elle sait que sa voix a grimpé dans les aigus, qu'elle fait ado hystérique à un concert de Justin Bieber..."

Mais que cela ne vous empêche pas -oh que nenni- de vous précipiter sur ce livre pour déguster, que dis-je pour vous empiffrer, de la belle langue oncteuse, pulpeuse, généreuse et plein d'autres adjectifs en "euse" de Michel Quint !

Le héron de Guernica
par
24 septembre 2011

C'est un petit roman qui met en exergue l'amour de Basilio pour la peinture et des hérons. Tout est construit là-dessus et sur l'opposition à la barbarie qui va faire s'abattre sur Guernica les bombes nazies. "T'as l'aviation allemande qui nous passe à ras la casquette et qui balance des bombes sur nos maisons et tu voudrais qu'on s'émerveille devant un héron qui s'envole." (p.81) Mais il est aussi une représentation de ce qui a été vécu là-bas pendant le bombardement. Comment cette petite ville vivait paisiblement entre ses marchés, ses habitants qui allaient au bal, qui draguaient, qui peignaient, qui encadraient... Comment elle fut totalement détruite.

Ce qui me frappe c'est que Antoine Choplin nous décrit un jeune peintre qui ne fait que des hérons, des toiles représentatives, figuratives alors que le tableau de Picasso qui représente ce drame est une toile cubiste, déstructurée. Je ne suis pas capable de dire ce qu'il faut en tirer comme conclusion -peut-être aucune d'ailleurs-, mais ce détail m'a sauté aux yeux.

Ceci étant dit, ce livre alterne les bons passages et des moins intéressants. Antoine Choplin, par une écriture simple, directe, parfois orale décrit le quotidien de Basilio et s'attarde sur ses moments d'isolement, lorsqu'il peint. Descriptions des paysages, du héron et des questionnement du peintre :

"Basilio se dit qu'il conviendrait peut-être un jour ou l'autre de se résoudre à oublier le héron lui-même pour ne s'intéresser qu'à l'âbime qui s'ouvre à l'interstice de son regard. Plonger un peu là-dedans, et seulement ça.

D'ailleurs, de cette façon, on pourrait au passage abandonner tout le reste. Le héron lui-même donc, son plumage, ses allures fières, la flêche de son bec, mais aussi tout ce qui façonne son environnement. [...] On se dirait que oui, sans doute, la réalité profonde du héron peut être détachée de celle de la matière et des paysages qui l'entourent." (p.55/56)

C'est dans ces réflexions-là qu'on se dit que Basilio s'approche au moins mentalement du Maître, Picasso. Et c'est là sans doute la relation entre leurs peintures : Basilio, sans connaître celle de Picasso s'en approche au moins par la pensée (pour apporter une tentative d'explication à mon interrogation précédente sur le choix de l'auteur de prendre deux peintres totalement différents), mais n'ose pas encore franchir le pas : "Il conviendra seulement, comme les autres fois, mieux que les autres fois, mieux qu'il ne l'a jamais fait jusqu'à présent, d'ausculter ce héron du regard, avec un application parfaite, d'en cueillir quelques traits cachés, et surtout une petite lueur de vie. Et c'est tout." (p.56/57)

J'ai beaucoup aimé ces passages sur la peinture, sur les paysages, mais ils sont parfois un peu longs et manquent de couleurs, de lumière. C'est un peu terne. Ainsi en est-il aussi du bombardement de Guernica qui dure, qui dure sans que jamais vraiment l'émotion ne gagne le lecteur. Je ne saurais dire à quoi c'est dû, d'autant plus que l'écriture d'Antoine Choplin m'a plu. Beaucoup même, parce qu'avec une économie de moyens, il sait raconter une histoire, des personnage et décrire des lieux. Point d'envolées lyriques, qui peuvent être utiles ou réjouissantes parfois, mais qui ici, auraient été probablement déplacées.

Pour résumer, je dirais que j'ai une toute petite déception dans un roman qui mérite très largement d'être ouvert -et lu, bien sûr !- ne serait-ce que pour se retrouver en compagnie de Basilio lorsqu'il peint dans les marais de Guernica, dans un silence seulement perturbé par les cris des oiseaux aux alentours. Et puis, cette opposition entre ce calme complet, cette quiétude gâchée, assassinée par le bombardement meurtrier est une idée de livre qui marche formidablement bien.